Exit les parents! – les défis de suivre un ado en psychothérapie

Quand un parent appelle pour me demander de suivre son ado en thérapie individuelle, c’est toujours la même chose qui se produit.

Allo ? Madame Joubert? Oui…j’appelle pour ma fille/mon fils de 15 ans. Ça serait pour débuter des rencontres.

Bonjour! À qui je m’adresse? Madame X. Ça me ferait plaisir de débuter des rencontres avec votre ado, mais est-il/elle au courant de votre demande aujourd’hui? Oui?! Vous devez savoir madame X que la Loi sur les services de santé pour les adolescents âgés de plus de 14 ans nous empêche de communiquer ensemble si je suis votre ado en thérapie. Il/elle va avoir les mêmes droits qu’un adulte concernant la confidentialité pour le suivi. Ça, ça veut dire que je ne vais pas pouvoir répondre à vos questions concernant la progression des rencontres, le nombre de rencontres qu’il pourrait rester à la thérapie, si votre ado est participatif, etc. Ça va vouloir dire que je ne pourrai pas vous donner des trucs ou vous coacher pour l’aider à la maison. Vous comprenez? Il va falloir que j’aille l’accord explicite et écrit de votre ado pour faire des démarches vous impliquant, même si c’est vous qui payez les rencontres. Est-ce que votre ado est avec vous en ce moment? Est-ce que je peux lui parler?

Malaise… le parent demandeur de service est toujours un peu pris au dépourvu d’être « exclu » du suivi et cela`, dès le départ. Quand il ne se sent pas dépourvu, il me dit un « oui-oui ! » à connotation « on verra bien si tu répondras ou pas à mes questions quand on se croisera dans la salle d’attente! ».

À la défense de ces parents, ceux qui anticipent déjà de revenir à la charge, les ados sont souvent dépendants de leurs parents pour une panoplie de choses : les déplacements en voiture, payer les services en psychologie, etc., mais surtout, ce sont vers eux que les ados se tournent quand ils sont envahit par leurs symptômes émotionnels. C’est se mentir de croire qu’un ado équivaut réellement à un adulte. J’ajouterais, en plus, que les difficultés d’un ado sont souvent « écologiques » c’est-à-dire qu’on peut les comprendre comme étant étroitement liés à ses différentes sphères de vie : la maison, l’école, etc. Ainsi, aider les ados impliquent plus souvent qu’autrement des interventions auprès des adultes qui l’entourent. Impasse.

Heureusement, j’ai plus d’un tour dans mon sac et, en ce sens, plusieurs solutions s’offrent à moi, à l’ado et à sa famille pour régler ce différent.

Solution #1 : la thérapie familiale

Première option, des rencontres de groupe : Papa-maman-frère-soeur-allouette. Les parents sont divorcés? Il y a des demis-frères et soeurs? Pas grave. On commence les rencontres avec les parents biologiques de l’ado et la fratrie immédiate. S’il y a un malaise car les relations entre les ex-conjoints sont tendues…ben soit! C’est ma responsabilité, durant la thérapie, d’établir des canaux de communication qui seront respectueux de tous et qui permettront une collaboration. Par ailleurs, la dynamique familiale sera attentivement évaluée pour justement comprendre quel est son apport (en facteurs de résilience comme en facteurs de maintien!) aux difficultés du jeune.

Pour débuter une rencontre en famille, vous l’aurez compris, ça prend l’accord de tous les participants en question. Papa veut venir, mais pas maman? Pas de thérapie de famille. Maman et papa veulent, mais l’ado ne veut pas? Pas de thérapie de famille. Maman veut commencer des rencontres avec les enfants à l’insu de papa? Pas de thérapie de famille, ni même de thérapie pour l’enfant en question (si moins de 14 ans).

Quand tout le monde est d’accord et dès les premiers moments de la première rencontre, la psy que je suis s’adressera non pas à une personne en particulier, mais à l’ensemble.

Famille X, bienvenue. Est-ce la première fois que vous rencontrez en thérapie familiale? Voici comment ça va se passer pour nous [règles de communication et déroulement thérapeutique]. Est-ce que c’est clair pour tout le monde? Donc… qu’est-ce qui vous amène en thérapie, famille X?

Inévitablement, à chaque fois quand je pose cette question, le festival des accusations et du pointage de doigts commence. C’est à cause d’un tel, d’une telle. Tel événement, telle solidarité entre deux personnes dans la famille, etc. L’évaluation des relations commence.

Lorsqu’il est question de suivre un jeune et que, finalement, c’est la famille en entier qui vient en thérapie, l’ado et ses symptômes (son attitude, ses comportements, sa souffrance ) sont conceptualisés comme étant le lieu où se déroule le problème, mais pas nécessairement la cause du problème. Comme les difficultés rencontrées seront abordées selon l’approche systémique, cela voudra donc dire que la thérapie contextualisera les difficultés du jeune. Autrement dit, comment le fonctionnement de la famille occasionnent ces symptômes, mais aussi d’autres (la santé du couple, les problèmes de comportements alimentaires de la jeune soeur, etc.)? Comment se fait-il que la famille ne parvient pas à aider un de ses membres en difficulté, malgré ses tentatives répétées? Quels sont les processus et les enjeux sous-jacents à la famille qui compliquent la situation du jeune?

Ce type de modalité thérapeutique est particulièrement efficace pour venir à bout des troubles de conduite alimentaire chez les jeunes, des troubles de consommation de substances psychoactives (toxicomanie), les troubles des conduites/délinquance et les troubles anxieux (le TOC, particulièrement). Il faut savoir que la famille est LE facteur modérateur par excellence en santé mentale pour les jeunes. Cela veut dire, que les actions et le récit que la famille fera de(s) événement(s) problématique(s) à l’enfant prédisent davantage les conséquences positives et négatives que vivra l’enfant que l’événement comme tel.

Solution #2 : Évaluer l’ado et faire un plan de traitement qui inclut « l’extérieur ».

Deuxième option : la famille n’est pas d’accord à s’engager en thérapie ou bien, il n’y a pas de pertinence à commencer une telle démarche compte tenue du motif de consultation? Fine, thérapie individuelle avec l’ado… MAIS rapidement, je vais chercher à tendre des perches à l’extérieur du local de nos rencontres.

Je vais chercher à faire cela car travailler sur le système qui entoure l’ado est le moyen le plus rapide et efficace pour déloger les symptômes problématiques chez le jeune. Il ne faut pas oublier qu’en dépit de toutes les belles forces et qualités qui viennent avec le fait de ne pas encore être un adulte, l’adolescence est associée à de l’immaturité cognitive (le cerveau n’est pas encore mûr), au développement de capacités fonctionnelles (ce qui veut dire que l’ado n’est pas encore en pleine possession de ses moyens…) et à une dépendance fonctionnelle non négligeable. Autrement dit, l’ado ne contrôle ni lui, ni son environnement.

Donc, avec l’accord (signé!) de l’ado et suite à lui avoir expliquer de long en large pourquoi il serait aidant d’impliquer des gens dans notre travail, je vais contacté l’école, les parents, le travailleur social, la DPJ, la pédopsychiatrie, la psychoéducatrice au privé…bref, je vais contacter toutes les personnes qui sont concernées par la difficulté qui amène l’ado en thérapie et toutes les personnes qui ont un pouvoir d’action sur les endroits où évoluent le jeune. Je vais rapidement impliquer ces personnes dans un plan d’action à plusieurs volets, où chacun d’entre nous concerterons nos efforts pour permettre au jeune de dépasser sa difficulté.

Exemple? L’absentéisme scolaire.

Volet thérapie individuelle : 2 objectifs – 1) travail avec l’ado sur ses symptômes d’évitement scolaire et développement de stratégies de gestion émotionnelle alternative. 2) coaching des parents sur comment aider l’ado à utiliser les nouveaux outils à la maison.

Volet école : Accompagnement de l’élève dans ses démarches d’exposition graduelle en classe. Mise en place d’un protocole si jamais les symptômes sont trop prenants et l’élève doit quitter la classe, interventions si intimidateur à l’école, etc.

Volet maison : Généralisation des apprentissages, travaille sur des aspects dynamiques et relationnels, etc.

Volet médecin de famille : introduction d’une médication pour réguler les humeurs, recommandation d’un arrêt-maladie pour un des parents, etc.

Ce genre de suivi s’effectue toujours en deux temps, c’est-à-dire que je rencontre le jeune en individuel pendant 4-5 rencontres, puis je fais une rencontre-bilan avec la famille. Dans ces rencontres, on regarde notre progression, on réajuste les objectifs de chacun et on se redonne des devoirs. La communication avec l’école et les autres institutions entourant le jeune est également régulière. Puis on repart, 4-5 rencontres avec le jeune à nouveau.

Solution #3 : Coacher l’ado à agir en adulte dans ses différentes sphères de vie.

La solution #3, c’est celle que je souhaite le moins possible appliquer. C’est la modalité de thérapie individuelle classique, comme pour les adultes. Quand je rencontre un ado qui a encore plusieurs liens de dépendance avec son entourage (obligations d’aller à l’école, habite avec ses parents, etc.), mais qui vient consulter 100% seul, j’ai souvent une pensée à l’effet que le pronostic de traitement sera moins probant. Autrement dit, les chances de réussir à aider l’ado à se débarrasser de ses symptômes ou des problèmes qui l’emmènent en thérapie sont moins bonnes. Évidemment, il y a des exceptions à cela, surtout si le problème majeur concerne sa vie personnelle comme sa relation amoureuse, ses relations d’amitié ou des questions/inquiétudes concernant des étapes développementales (par exemple, la sexualité). Certains sujets se prêtent moins à discuter avec les parents, pour pleins de bonnes raisons et, en ce sens, la thérapie est un bon endroit pour les aborder.

Par contre, quand le motif de consultation parle d’autre chose… qu’il met en lumière des difficultés relationnelles à la maison entre la fratrie ou avec les parents… qu’il dénote des difficultés d’intégration scolaire ou des symptômes importants comme la consommation de drogues, la délinquance, les comportements d’automutilation… la thérapie individuelle avec l’ado est toujours plus délicate. La stratégie, dans ce temps-là, sera d’aider l’ado à agir le plus possible en adulte « avant son temps ». Mon action visera à l’autonomiser et à l’aider à créer des situations qui lui donne de l’indépendance, des options, des choix. Évidemment, ce genre d’interventions lorsqu’elles sont appliquées à un ado, génèrent de l’anxiété. On pousse du nid, rapidement, le petit oiseau en plus de lui donner un cours « en accéléré » sur comment voler de ses propres ailes. Bien sûr, il est possible d’obtenir des résultats en thérapie de cette manière, mais le voyage est souvent plus long, plus cahoteux et certainement moins confortable pour l’ado.

Imaginez-vous : auriez-vous eu le guts d’appeler l’organisme Domrémy (toxicomanie) par vous-mêmes à 15-16 ans? Auriez-vous eu le courage d’y aller, de vous organisez seul pour prendre le bus pour vous y rendre? Même chose pour appeler le CLSC et participer aux rencontres avec les intervenants. Souvent, dans ce genre de cas, j’accompagne l’ado lors de ses appels d’aide. Nous allons contacter la ressource ensemble, dans mon bureau. Il faut comprendre que d’entraîner un ado à être 100% responsable de sa santé physique et mentale quand justement cette dernière est fragilisée, ce n’est pas évident. Malgré tout, sur le plan purement psychologique, ce genre de suivi a une symbolique très importante puisqu’il vise généralement à rétablir un sentiment de confiance envers « l’autorité », envers l’adulte. Si la famille n’est pas impliquée du tout et cela, peu importe la raison, on peut penser que l’ado a des enjeux de confiance avec ceux qui ont la tâche de le protéger et de lui enseigner. En ce sens, le psy veut agir en bon représentant des adultes et des ressources d’aide en étant ni trop présent/infantilisant, ni trop négligeant/responsabilisant. Il va chercher à se positionner comme témoin de résilience auprès du jeune.

Sara-Maude Joubert, psychologue

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