La violence et ses justifications – Processus psychologiques derrières les événements entourant le Pharmachien

Bonjour tout le monde.

Je reprends l’écriture après une période de torpeur suite à ce qu’Olivier Bernard, aka Le Pharmachien, vit ses temps-ci. Pour ceux qui ne le savent pas et qui n’ont pas vu la nouvelle passée, je vous mets un article de La Presse ici.

En bref, monsieur Bernard s’est fait harcelé, intimidé et a été carrément victime de violence de la part d’une partie du publique qui n’est pas en accord avec son travail (c’est-à-dire de vulgarisateur scientifique). Vous comprendrez que cela me chamboule beaucoup étant moi-même investie dans un blog de vulgarisation scientifique. Il faut dire que le blog sur lequel je travaille bénévolement (tout comme monsieur Bernard qui m’a déjà confié qu’il pouvait investir jusqu’à 40h sur chaque BD, à ses frais, sur son temps personnel) est un outil GRATUIT (comme les chroniques écrites ou visuelles du Pharmachien) qui vise à informer la population et, dans mon cas particulier, à prévenir l’apparition de symptômes psychologiques et à donner des soins via la psychoéducation (l’augmentation des connaissances). Aussi, bien que cette gratuité vise en fait la population générale, il faut dire que dans la réalité, ce genre d’initiative coûte financièrement quelque chose au(x) producteur(s) (plateforme WORDPRESS, temps investi à écrire, publicité, etc.). Je prends pour acquis, ici, que cela est également le cas pour monsieur Bernard.

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Image tirée du site web suivant : http://www.mjc-villeurbanne.org/?page_id=2286

Étant forte de cette connaissance sur le fonctionnement des blogs, je n’imagine pas combien il doit être ingrat/blessant pour ce dernier de recevoir autant de haine après toute l’implication qu’il met dans ses chroniques, qu’elles soient visuelles ou écrites. Sans compter la peur, l’impuissance et, certainement, la colère de recevoir des messages haineux (qui lui sont directement adressés ou ceux adressés à ses proches). Ainsi, dans un élan de solidarité envers monsieur Bernard, mais aussi dans l’idée de dénoncer la violence sous toutes ses formes (commentateurs Facebook, je m’adresse à vous – peu importe vos opinions), le sujet de ce billet, aujourd’hui, porte sur la violence. Plus particulièrement, je vais expliquer quels sont les facteurs qui poussent un individu à adopter des conduites agressives/violentes.

Qu’est-ce que la violence, docteure?

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la violence comme étant :

« l’utilisation intentionnelle de la force physique, de menaces à l’encontre des autres ou de soi-même, contre un groupe ou une communauté, qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, des dommages psychologiques, des problèmes de développement ou un décès. ».

Autrement dit, la violence, c’est tous les comportements (verbaux et non-verbaux) et toutes les attitudes émient par quelqu’un qui cherche intentionnellement à contraindre l’autre à faire quelque chose (c’est une game de pouvoir, la violence!). Cette utilisation de la force (physique ou psychologique) se fait de manière délibérée par l’agresseur et peut comporter des conséquences pour la victime. Ce dernier point, notez bien, est optionnel et n’est pas « nécessaire » pour juger ou non de la présence de violence.

Ainsi, tout commentaire ou action qui cherchent à bâillonner ( faire taire de force ) le Pharmachien, par exemple, sont en fait des actes de violence. Par ailleurs, tous comportement, attitude ou commentaire qui cherchent à mépriser, c’est-à-dire à diminuer la qualité intrinsèque de l’individu ( sa valeur personnelle ; diminuer quelqu’un à le dépeindre comme moins qu’un humain ) ou d’un groupe font office de passages à l’acte violent sur le plan psychologique. Bien que plus subtile, cette forme de violence s’applique ici à induire une pression, une force psychologique, contre l’individu dans le but de le discréditer à ses propres yeux ( le délégitimer ) ou aux yeux d’autrui ( son Ordre professionnel ou la population générale, par exemple ). C’est le forcer à se sentir « moins que » et souvent, à penser que les actions violentes qui sont dirigées vers lui sont « légitimes »/ méritées. C’est attaquer l’intégrité personnel ou professionnel.

« Ouin, mais je n’avais pas l’intention d’y faire mal, je veux juste être entendu dans mon opinion/c’était juste des blagues/etc… donc ce n’est pas de la violence, right? »

En fait, il faut faire la différence entre l’intention de blesser l’autre et l’intention de forcer l’autre à faire quelque chose. La Science catégorise tous comportements ou attitudes qui visent à contraindre l’autre (à induire une pression sur lui) comme étant de la violence. Votre blague est dénigrante? C’est de la violence. Vous prenez des moyens légaux/médiatiques pour contraindre quelqu’un à dire comme vous ou à ne plus parler? C’est de la violence. Vous menacez l’entourage ou la personne elle-même? Même si vous n’avez pas l’intention de faire quoique ce soit sur la base de ces menaces, c’est de la violence. Vous « rachetez » votre geste violent avec de l’argent ou des faveurs? Vous avez tout de même exercé de la violence. Je vous le rappelle, la présence ou non de conséquences (ou les tentatives de diminuer les conséquences) n’absout pas le comportement violent.

Les violents, tous des monstres?

Comprendre ce qui pousse un individu à la violence est LA question qui tue ( jeu de mot… ! ). La littérature scientifique actuelle s’entend pour dire qu’un seul élément ne peut expliquer à lui seul le passage à l’acte violent. En fait, les chercheurs parlent d’un arrangement de facteurs qu’ils organisent en « modèle écologique ». Selon ce modèle, la violence est le résultat de facteurs individuels, relationnels, sociaux, culturels et environnementaux qui interagissent ensembles. Étant psy et dans le but de ne pas vous pondre un texte de 50 pages, nous allons nous attardez seulement aux facteurs individuels, c’est-à-dire à ceux qui concernent le fonctionnement de la personne.

Le biais attributionnel fondamental OU l’effet « eux Vs nous »

Le biais attributionnel fondamental, c’est un effet que toutes personnes qui a un cerveau est susceptible de vivre lorsqu’elle pense en mode automatique. Ce biais cognitif est propre à notre état d’humain. Il explique pourquoi nous avons tendance à attribuer les causes d’une malchance à la personne ( « il lui arrive ceci car elle est stupide » ), plutôt qu’aux circonstances et à la situation dans laquelle est la personne ( « il lui arrive ceci car la situation était complexe » ). En fait, aussitôt que nous percevons qu’il y a « nous » et « eux » et que « eux » vit quelque chose de plate, les cerveaux de « nous» auront tendance à justifier cela par le fait que c’est mérité, que c’est dû à des dispositions personnelles ou à quelque chose d’interne/propre à « eux ». Ce qui est intéressant, c’est que les recherches en psychologie sociale démontrent que l’inverse n’est pas vrai, c’est-à-dire que si « nous » vit les mêmes circonstances que le groupe « eux »…. genre EXACTEMENT les mêmes choses, ils attribueront leur malchance au hasard ou à des facteurs externes, contrairement à ce qu’ils ont fait à « eux ».

Ils ne font pas cela car ils sont méchants. Ils font ça car leur cerveau leur joue des tours. C’est humain, mais c’est un terrain glissant parce que ce phénomène ouvre la porte aux stéréotypes et parfois, à la discrimination. Cela peut contribuer à déshumaniser autrui et, ainsi, à augmenter les risques de passage à l’acte violent. On ne voit plus la personne dans son unicité, on ne voit que son groupe, « eux ». Cela peut aussi contribuer à minimiser voire justifier l’agression lorsqu’un individu ou un groupe subit de la violence… un peu comme on peut voir sur Facebook ces temps-ci.

Dans cet exemple-ci : « eux » sont les pharmaciens et le blâme est attribué à une circonstance interne, une caractéristique interne ( l’avarice).

Les heuristiques cognitifs OU la tendance à catégoriser l’information et à « aller au plus court/vite »

Autre facteur qui affecte tout le monde qui a un cerveau, les heuristiques cognitifs! Les heuristiques, c’est un mot de chercheur pour dire de manière compliquée ce qui est simple : nos cerveaux ont tendance à prendre des raccourcis lorsque c’est le temps de raisonner. Que cela soit clair, ça arrive à TOUT LE MONDE et ça va encore nous arriver! L’idée, c’est que si nos cerveaux avaient à interpréter et à analyser tout en profondeur, tout le temps, nous dépenserions énormément d’énergie et nous serions en sommes moins fonctionnels au quotidien. On s’entend, peu d’entre nous avons à réfléchir pendant 15 minutes sur comment saluer un collègue de travail un mardi matin. Nos cerveaux ont enregistré la séquence d’actions et l’appliquent, ni plus ni moins. On décode que notre collègue entre à son poste, qu’il est ouvert à une interaction sociale et hop! l’affaire est ketchup! 1+ 1. Plus encore, les raccourcis cognitifs ont tendance à être plus fréquents et grossiers lorsque les informations à traiter ont une forte connotation émotive ( comme la question du traitement de cancers, par exemple). Exemple?

Encore une fois, vous l’aurez compris, il devient alors émotivement plus « aisé » de recourir à des gestes violents dans ces circonstances ( comme dénigrer ), car nous ne prenons pas le temps de réfléchir à toutes les nuances qui caractérisent la situation et l’individu qui la vit. On saute aux conclusions, on colle une étiquette et hop! tu mérites d’être dénigré.

Une gestion de la colère déficiente OU la difficulté à « mettre le frein »

Ici, on parle d’une caractéristique interne qui a autant une part apprise qu’une part héritée : l’impulsivité. C’est quoi l’impulsivité? C’est avoir de la misère à mettre le frein lorsqu’on a une pulsion comme un désir ou une émotion. Notre cerveau, plutôt que d’avoir le loisir d’avoir quelques micro-secondes pour réfléchir et lier cette pulsion aux circonstances environnementales ( par exemple : j’éprouve de la joie intense MAIS je suis à la bibliothèque… donc je ne peux pas crier de joie ), passe en mode action immédiate. Il ne lie pas le contexte et la drive interne ( j’éprouve de la joie = je crie ma joie peu importe le contexte ). Cela mène souvent à des comportements-éclats et, dans certains cas, à de la violence. Je suis en maudit à une intensité de 8/10 par rapport à quelqu’un? Si je suis une personne impulsive, ma colère intense, voire ma haine, risque d’exploser sans filtre et sans égard à l’autre, au contexte et à la morale. Ajoutez à cela un manque d’empathie et nous commençons déjà à regrouper des facteurs dangereux.

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L’absence d’empathie

Plus que les processus mentaux « de base » et leurs limites (la tendance à faire des stéréotypes, par exemple), le manque d’empathie est lié au développement affectif et à des types de personnalité particulières, notamment celles associées à ce qu’on appelle en psychologie le Cluster B. Ainsi, les personnes qui ont un très fort besoin d’attirer l’attention sur elles, qui ont un très fort besoin d’avoir de la reconnaissance sociale, qui ont très peur d’être abandonnées par autrui ou qui, encore, ont la conviction profonde que dans la vie c’est « au plus fort la poche », seraient plus susceptibles d’adopter des conduites de violence que les autres. Selon les théories de la personnalité actuelles et les données empiriques disponibles sur les personnes ayant été condamnées (reconnues légalement/objectivement comme ayant commis des actes violents), plus que d’avoir ces enjeux personnels, le fait d’avoir un manque d’empathie expliquerait les passages à l’acte. Cette caractéristique est partagée par le personnes du Cluster B. Comme l’autre n’est pas humain ou encore, comme je n’arrive pas à ressentir ce qu’il peut ressentir, je ne peux conscientiser toutes les conséquences de mes gestes. Ainsi, il n’y a aucune culpabilité ou honte qui m’arrête dans mon élan. Je ne connecte pas avec la souffrance de l’autre.

Le manque d’empathie n’est pas quelque chose qui arrive par hasard. Ça a besoin d’ingrédients développementaux particuliers, notamment la personne « doit » évoluer comme enfant et comme adolescent dans un contexte familial où a) les liens d’attachement parents-enfants n’ont pas été sécurisants et prévisibles (est-ce que mes parents m’aiment même si je ne suis pas parfait? – Est-ce que je sais à quoi m’attendre quand je fais des erreurs, est-ce que mes parents sont fiables?) , b) l’éducation des enfants s’est fait dans un cadre de violence OU/et dans un cadre de laissez-aller (aucune supervision parentale, pas de limites et pas de discipline) et que, c) la famille accumule les facteurs de risque (précarité, nombre élevé d’enfants, santé mentale déficitaire des parents, etc.).

Quand certains de ces ingrédients sont réunis, il devient difficile d’avoir soi-même de l’empathie, car nous n’en avons jamais vraiment bénéficié nous-même. Comment « donner »/ « ressentir » quelque chose qui nous est totalement inconnu? Comment ne pas se sentir détaché devant les manifestations de douleur d’autrui quand nous avons appris qu’il est « normal » d’être indifférent à l’expérience de l’autre?

Mot de la fin

En résumé, la recherche démontre que les personnes qui commettent des actes violents ne sont pas tous des monstres ( fiouf! ), mais souvent des personnes victimes de biais cognitifs importants qu’ils ne remettent pas en question. De plus, ces mêmes personnes présentent souvent des enjeux affectifs qui prédisposent au passage à l’acte impulsif : absence de frein interne, difficulté à se mettre à la place des autres, croyances favorables ( par exemple, croire que dans la vie c’est conquérir ou être conquis ). La combinaison de ces deux facteurs personnels peuvent être suffisants pour expliquer un passage à l’acte violent impulsif.

Ceci dit, il ne faut pas oublier que les ingrédients propres à un individu ne peuvent à eux seuls expliquer le phénomène de la violence en générale. Le phénomène de la violence est complexe dans ses expressions et dans ses nuances. La culture, le contexte environnemental ( s’exprimer via les médias sociaux, par exemple ), les dynamiques relationnelles ( le silence des observateurs – prochain article sur ce sujet, by the way! ) ainsi que d’autres facteurs sociaux ( montée du populisme, par exemple ) accentuent, voire fournissent des opportunités et des justifications pour passer à l’acte.

Bien que cela n’est pas magique en soi, je vous invite, chers lecteurs et lectrices, à questionner vos croyances et vos propos avant de les publier/exprimer. Est-ce que je tente de forcer mon point de vue sur autrui? Est-ce que mes propos cherchent à diminuer l’autre ou à faire atteinte à son intégrité? Est-ce que je généralise en appliquant une caractéristique à un ensemble de personnes? Est-ce que je considère réellement l’ensemble des données disponibles pour forger mon opinion? Quelle place occupe ma colère dans ma démarche actuelle? Suis-je capable d’écouter réellement et de pondérer les informations fournies par l’autre?

Bonne réflexion,

Dre Sara-Maude Joubert, psychologue

Références

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  • Krug, E. G., Dahlberg, L. L., Mercy, J. A., Zwi, A. B., & Lozano, R. (2002). World report on violence and health. World Health Organization, 1-20.
  • Ouimet, M. (2009). Facteurs criminogènes et théories de la délinquance. Les Presses de l’Université Laval, Québec, 241 pages .
  • Stinson, J. D., Sales, B. D., & Becker, J. V. (2008c). Cognitive theories Sex offending: Causal theories to inform research, prevention, and treatment (pp. 45-61). Washington, DC, US: American Psychological Association.
  • Vallerand, R. J. (Ed.). (2006). Les fondements de la psychologie sociale (2e ed.). Montréal: Gaëtan Morin.

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