Être un(e) bitch AKA savoir dire non.

     Sujet qui est très proche de mon cœur : la question des limites interpersonnelles et le devoir que nous avons tous face à nous-même d’être gardien(ne) ces-dites limites interpersonnelles. Bref, être une bitch (qu’on soit un homme ou une femme, by the way). Drôle de parallèle vous me dites? Je le conçois. Pourtant, je constate en clinique qu’une des principales raisons qui fait en sorte que les patients hésitent ou refusent à mettre des limites claires avec leurs proches est la crainte de paraître méchant, de se faire rejeté, de blesser autrui (de porter un rôle de bourreau) ou d’être abandonner. Comme si le fait de refuser de répondre à des demandes, de se prioriser, de voir les choses autrement, d’exiger de se faire respecter (bref, de mettre des limites), sont des actes maudits/mauvais/répugnants/rejetables. C’est être une bitch. À l’inverse, être capable de reconnaître et d’agir en fonction que nous ne pouvons pas être partout à la fois, que nous avons des limites en terme d’énergie, qu’il n’est pas notre rôle de sauver la veuve et l’orphelin et que d’exiger de soi des performances rutilantes et époustouflantes tout le temps sont également des manières de mettre ses limites. Agir en cohérence avec cela, drôlement, les gens se sentent également pas corrects. Des bitchs.

    Vous l’aurez peut-être compris, aujourd’hui dans cet article, j’ai envie de vous parler des limites, mais d’un sous-aspect de ce sujet en particulier soit, la honte et/ou de la culpabilité. Étrangement, ces émotions accompagnent souvent ce comportement pourtant sain et souhaitable. Elles sont d’ailleurs les principaux obstacles à cette aptitude nécessaire à la saine affirmation de soi.

1 – Être gêné de se protéger ou de reconnaître ses propres faiblesses

    La honte. Probablement l’émotion la plus difficile à vivre parmi toutes. Ce n’est pas peu dire. Avoir honte, c’est l’émotion que nous vivons (et qui génère un malaise, une sensation désagréable) lorsque l’image que nous projetons aux autres n’est pas digne de ce que nous sommes, de ce qui faudrait être dans un monde idéal. C’est l’impression que nous avons de paraître un « humain moindre » aux yeux de nos semblables, de la société. Nous, les humains, sommes quasi allergiques à cette émotion qui, jadis, était synonyme de rejet social et donc, de mort. Oui, oui, de mort. Dans le temps des mammouths, être séparé du clan et affronter les intempéries et les bêtes sauvages seul équivalaient à une peine de mort.

    Vivre de la honte lorsque nous mettons nos limites, cela implique généralement différentes choses, soit j’ai appris à quelque part dans ma vie que de me protéger et de « me tenir debout pour moi » était quelque chose de risible, méprisable ET/OU j’ai appris quelque part dans ma vie que d’admettre que je suis « juste » un humain avec ses faiblesses est quelque chose de disgracieux. Il faut savoir, il y a plusieurs façons que nous pouvons apprendre un nouveau comportement ou un message comme ceux-là.

1 – On peut nous l’avoir explicitement communiquer. Par exemple : Jérémie, enfant de 2 ans et demi, tape sa sœur cadette qui a pris un de ses jouets. Maman arrive très fâchée et fait des yeux méchants (remplis de dédain?) à son fils en répétant « pas correct, non! » (signifie clairement que c’est mal, mais n’explique pas ce qui est proscrit c’est-à-dire son comportement de violence et non lui, sa personne).

2 – On peut l’avoir appris en observant. Par exemple : Dans la cour d’école du primaire, à la récréation, Jérémie se fait bousculer par des élèves plus vieux. Il décide d’en parler à son enseignant qui intervient auprès des plus vieux. Plus tard dans la journée, les intimidateurs viennent voir Jérémie pour rire de lui : il les a « stooler » comme un gros bébé. L’intimidation est d’autant plus intense maintenant. Les autres enfants dans la classe de Jérémie ont tous très peurs des intimidateurs également, même s’ils ne se sont fait jamais intimidés jusqu’à maintenant.

3 – On peut s’être identifié à l’image qu’on nous envoie fréquemment de nous. Par exemple: Le père de Jérémie (pauvre Jérémie…encore lui) parle avec sa mère lors du changement de garde le vendredi soir. Maman nomme à papa comment elle est soulagée qu’il quitte pour la fin de semaine. Elle trouve leur fils dominant et a peur qu’il soit violent avec elle… malgré ses 7 ans (maman décrit l’enfant comme un bourreau et se décrit comme une victime). Jérémie les entend chuchoter alors qu’il met son manteau. Il a de la peine.

     Ces apprentissages qui, une fois adulte, font souvent offices de blessures influencent sans même que nous nous en rendions compte notre capacité ou notre motivation à mettre des limites aux autres ou à soi-même. Il devient émotivement très prenant de refuser une demande ou d’accepter de prendre du temps pour soi comme si ces comportements étaient « des preuves » que nous sommes risibles/méprisables/un bourreau. Comme si nous avions encore 12 ans à nouveau et que nous étions ce petit Jérémie.

2 – Se sentir coupable de déplaire ou de ne pas être superman

     Autre émotion qui met de sacrés bâtons dans les roues de notre capacité à mettre des limites, la culpabilité. Différemment de la honte, la culpabilité est l’émotion que nous vivons quand nous avons fait quelque chose de mal par rapport à notre propre code moral. On se fou de ce qu’on a l’air ou de ce que les autres pourraient penser, car nous savons intimement que notre comportement est mal. On se condamne soi-même. Vivre de la culpabilité à mettre des limites, c’est aussi hérité d’apprentissages passés exactement comme la honte. Ça emprunte également les mêmes mécanismes d’apprentissage (voir les histoires de Jérémie). Plus particulièrement, nous vivons de la culpabilité lorsque de mettre une limite contrevient à une de nos règles internes.

S’il y a bien quelque chose qui est une norme absolu dans la famille de Manon, c’est bien qu’il faut s’occuper de nos aînés. Déjà sa grand-mère raconte comment elle a gardé à la maison ses propres parents quand ils étaient en fin de vie en dépit de tous les sacrifices que cela a représentés. La mère de Manon, pour sa part, va à la résidence de sa mère à toutes les semaines en plus de l’inviter à venir souper un soir par semaine. Elle lave ses vêtements, s’occupe de ses déplacements et se rend disponible 24h/24. Manon voit sa propre mère prendre de l’âge et elle commence à redouter tous les sacrifices qu’elle devra faire. Déjà, bien que sa mère soit autonome, Manon répond toujours à ses appels téléphoniques, fait ses courses et va la visiter à toutes les semaines. Ces « responsabilités » passent avant l’équilibre personnel de Manon qui vous consulte en thérapie car elle vit de l’anxiété.

L’absence de limites, c’est tenter de protéger un château sans rempart

       Vous l’aurez compris, peu importe la source émotionnelle derrière notre incapacité à mettre des limites à soi et aux autres, la culpabilité et la honte sont des émotions souffrantes qui ont un grand impact sur notre bien-être, notre estime personnelle et sur nos actions quotidiennes. Fonctionner constamment sans dire non, par exemple, c’est espérer protéger et cultiver son château, sa personne, sans n’avoir aucune barrière de protection. On laisse entrer n’importe qui dans notre château et on laisse partir de notre domaine n’importe qui avec n’importe quoi. Pas étonnant que les personnes qui ne mettent pas de limites finissent pas croire qu’elles ne valent rien, qu’elles sont moins que les autres et qu’elles sont des éternelles victimes…

Pour s’aider à mettre des limites davantage, il y a plusieurs moyens. À la lumière de cet article, il va de soi qu’il faut questionner ses croyances profondes et les pensées automatiques qui « popent » lorsqu’on a une opportunité de mettre une limite. Pourquoi je ne le fais pas? Pourquoi je ne ralentie pas mon rythme de travail? Pourquoi il m’est difficile d’accepter ce compliment? Pourquoi je n’ose pas demander de l’aide? Pourquoi j’accepte de me laisser parler/traiter ainsi? Egalement, il peut être TRÈS utile de prendre des risques calculés et, en dépit de la honte  et de la culpabilité ressenties, oser demander de l’aide, accepter le compliment, dire non, etc. L’idée, c’est de tester dans le réel si lesdites croyances sont toujours actuelles : maintenant que j’ai refusé une demande de la part de quelqu’un, est-ce que je suis vraiment un moins que rien? Est-ce que cette personne est vraiment en détresse (comme dans, en danger pour sa survie)? Plus vous allez accumuler des contres-preuves à vos croyances, plus l’influence des émotions difficiles sera moindre.

En terminant, si vous souhaitez en apprendre davantage sur le mécanisme émotionnel qui permet à une personne de mettre une limite claire, je vous invite à lire ceci, sur la colère. Je vous souhaite de belles semaines avec plusieurs tentatives d’affirmation de soi (à l’approche du temps des fêtes, généralement il y a plusieurs opportunités qui se présentent…).

Dre Sara-Maude Joubert, psychologue

2 commentaires sur “Être un(e) bitch AKA savoir dire non.

  1. Merci de partager autant de bonnes informations. C’est tellement aidant. J’aimerais comprendre pourquoi vous utilisez le terme « patients » …parlez vous de personnes traitées en milieu hospitalier? Ne serait-il pas plus juste d’appeler « clients » les gens qui paient pour les services d’un psychologue? Merci d’éclairer ma lanterne!

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    1. Bonjour! Merci beaucoup pour la rétroaction, c’est super apprécié! Tant mieux aussi si l’info partagée est aidante, c’est en plein le but! Pour répondre à votre question, j’utilise le mot « patient » par habitude. Je ne travaille pas en milieu hospitalier, mais en bureau privée ainsi il est vrai que les patients sont aussi des clients. Par contre, tous les patients/clients et ce, peu importe où ils décident de recevoir des soins, sont des « patients » car les services en psychologie visent à prodiguer des soins de santé, à traiter des difficultés émotionnelles. C’est plus qu’un rôle-conseil ou d’un rôle de guide (qui établit un rapport entreprise-client) ou encore un rôle de coach. En espérant que cela réponde à votre question. 🙂 Au plaisir. Sara-Maude Joubert

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